Historique

Un trésor caché dans les montagnes des Appalaches


En suivant la centaine d'épisodes qui se dérouleront semaine après semaine dans notre site Web, vous découvrirez la merveilleuse histoire d'une Maison bâtie sur le roc. La famille religieuse qu'elle abrite depuis 1892, s'étend aujourd’hui dans plusieurs pays d'Amérique et en Afrique.

Ce récit vivant et imagé vous mettra en contact avec l'abbé Joseph-Onésime Brousseau et Virginie Fournier, deux personnages de chez nous qui ont su allier courage, audace et humilité à une foi indéfectible, comme ingrédients nécessaires à toute oeuvre durable.
Cette histoire, qui relève véritablement du miracle, nous montre qu'en s'appuyant sur le roc de la Providence et sur le secours perpétuel de Marie, « l'impossible peut devenir possible ».

Bonne lecture!
Julienne Gosselin, ndps
Auteure du livre Une maison bâtie sur le roc
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 Préface 
 

Le titre évocateur Une maison bâtie sur le roc nous rappelle que bâtir, c'est rassembler, agencer avec art tous les matériaux qui conviennent à la construction.

L'auteure de ce livre a colligé les faits les plus marquants de notre histoire. À un souci de vérité historique, elle a su allier la souplesse de son style de sorte que les dates et les statistiques nécessaires à la précision suscitent un intérêt certain.

Une maison bâtie sur le roc, telle est la belle histoire de foi proclamée et vécue par J.-O. Brousseau et Virginie Fournier.

Une maison bâtie sur le roc, tel est le mémorial de cent ans d'histoire, promesse d'avenir de la Congrégation des soeurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours.

Une maison bâtie sur le roc, telle est la succession d'événements qui se donnent la main et manifestent Dieu dans cette région de Bellechasse.

Une maison bâtie sur le roc, tel est le lieu saint des « hauts faits » de Dieu inscrits dans ce siècle d'existence.

Une maison bâtie sur le roc, telle est la révélation de la présence amoureuse et compatissante de Dieu en faveur des pauvres.

Une maison bâtie sur le roc, telle est la trame de notre existence qu'actualise la Parole de Dieu au quotidien.

Puisse ce livre rajeunir notre foi, provoquer une espérance neuve, susciter en nous des sentiments de reconnaissance à l'égard de la Providence de Dieu et du secours perpétuel de Marie.

Cécile Corriveau, ndps    


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La famille de Joseph-Onésime Brousseau


Pendant que les habitants de Sainte-Hénédine (Dorchester) profitent de cette journée ensoleillée du 22 juillet 1853 pour avancer leurs travaux des champs, Joseph Brousseau et son épouse Flavie Gagnon font relâche. Ils fêtent la naissance de leur troisième fils :  Joseph-Onésime.

D'un doigt timide, le père caresse l'enfant tendrement blotti dans les bras maternels, tandis que Francis et Philias s'émerveillent devant leur nouveau petit frère.

Le couple Brousseau jouit d'une certaine aisance, mais sa vie demeure simple et laborieuse. Dans ce foyer, le pauvre trouve toujours une place à la table familiale et un toit pour passer la nuit. On a dit de monsieur Brousseau « qu'il ne connaissait guère d'autres chemins que celui de ses champs et celui de l'église, et de son épouse, qu'elle était un modèle de travail et de piété ». (Vie admirable, p. 31)

Joseph-Onésime grandit et sa personnalité se révèle à travers ses jeux. Il construit des chapelles miniatures et s'exerce à célébrer la messe. Il est merveilleusement compris et secondé par son frère Philias, qui manifeste des aptitudes pour la sculpture. Il lui façonne des statuettes de glaise.

Plus tard, Francis deviendra agriculteur comme son père. De son mariage avec Malvina Bourgault naîtront un fils et deux filles. Philias aussi se marie mais meurt sans laisser d'héritier.

Joseph-Onésime, malgré sa santé fragile, survivra à ses frères emportés par le terrible fléau du temps, la tuberculose.

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Joseph-Onésime - Ses études


À six ans, Joseph-Onésime prend le chemin de l'école du village, située à deux kilomètres de la ferme familiale et dirigée par madame Denis Naud. Matin et soir, beau temps, mauvais temps, le jeune écolier parcourt ce trajet sans rechigner. C'est le prix à payer pour bénéficier de l'instruction.

Madame Naud suit de près l'évolution de son élève. Elle apprécie en lui ses bonnes dispositions et encourage fortement ses parents à lui faire poursuivre ses études. Lors de la première messe de l'abbé Brousseau, quinze ans plus tard, madame Naud racontera cette anecdote : « Que de fois j'ai réchauffé de mon haleine ses petites mains bleuies par le froid, et aujourd'hui, j'ai communié de sa main ». (Vie admirable, p. 32)

Après son cours primaire, c'est au collège de Lévis que de 1866 à 1869, Joseph-Onésime poursuit ses études; il s'y consacre avec ardeur et obtient des résultats remarquables. On a dit de lui : « Il était si peu enclin aux éclats brillants dont certains adolescents se font une gloriole, que ses professeurs se demandaient : Celui-là, que fera-t-il dans la vie? » (Miracle de Saint-Damien, p. 28)

Dieu a son plan : en 1869, Joseph-Onésime entre au Séminaire de Québec. Il met tout son coeur à répondre fidèlement à l'appel du Seigneur. Il étudie avec courage et se prépare très sérieusement au sacerdoce.

C'est le 30 novembre 1878 qu'il est ordonné prêtre. Il a vingt-cinq ans.



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Vicaire à Saint-Gervais de Bellechasse


Le lendemain de son ordination, l'évêque nomme l'abbé Brousseau vicaire à Saint-Gervais. Sa simplicité et son dévouement lui gagnent sans tarder l'estime de ses paroissiens.

Il se trouve dans ce village un couvent dirigé par les religieuses de Jésus-Marie de Sillery. C'est à l'éducation des épouses et des mères de demain que les religieuses travaillent. Le jeune abbé saisit l'importance de leur mission d'éducatrices.

La Providence, elle aussi, est à l'oeuvre à travers les événements et les rencontres. Elle conduit pas à pas ce Moïse des temps modernes vers le désert de Saint-Damien. Un jour, la foi du futur fondateur fera jaillir une source de ce rocher.

Pour l'heure, le nouveau prêtre entraîné par son zèle présume de ses forces. Après trois ans de ministère, le médecin lui prescrit une période indéterminée de repos.

Joseph-Onésime retourne sous le toit paternel pour une halte bénéfique. À la maison, un grand vide s'est creusé : la vaillante maman n'est plus là pour accueillir son fils prêtre. Le souvenir de sa mère marquera le ministère de l'abbé Brousseau pour toujours. Il aimera les pauvres comme celle-ci les a aimés.

À Sainte-Hénédine, le repos incite au bilan. L'abbé revient sur les moindres détails de sa vie pastorale; d'audacieux projets germent dans son esprit. « La sagesse ne se mesure pas au nombre des années » (Sg 4, 8), nous dit l'Écriture.

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L'abbé Brousseau,
curé fondateur de Saint-Damien


L'abbé Brousseau fête en famille son vingt-neuvième anniversaire de naissance. Le bienfaisant soleil de juillet ravive les forces du vacancier; fatigue et maladie battent en retraite. Le jeune abbé aspire à reprendre le ministère pastoral.

Le cardinal Taschereau vient de lui confier la paroisse de Saint-Lambert durant l'absence du curé, en convalescence à Kamouraska. Le prélat caresse cependant d'autres projets pour ce jeune prêtre : le pays a besoin de colonisateurs. Il lui propose de devenir curé résidant à Saint-Damien de Bellechasse. Il desservira en même temps les paroisses Notre-Dame-Auxiliatrice-de-Buckland et Saint-Philémon.

Le 24 juillet 1882, l'abbé Brousseau répond à son évêque : «  Cela est très utile sinon nécessaire pour ces gens-là d'avoir un prêtre avec eux, car la plupart étant fort éloignés de l'église, n'ayant pas de chevaux et étant mal vêtus ne peuvent faire que difficilement leur religion, ils demeurent dans une ignorance que j'appellerais héréditaire. Mais d'un autre côté, les gens sont bien pauvres et c'est passablement difficile pour eux de faire vivre un missionnaire... Aussitôt que je pourrai quitter Saint-Lambert, je me rendrai à Québec pour me procurer le nécessaire pour ma chapelle, et j'irai sur-le-champ fixer mes pénates à Saint-Damien. » (Archives communautaires, extrait de lettre)

Le nouveau curé s'installe le 2 septembre 1882. Saint-Damien compte alors environ quatre-vingts familles, la plupart des défricheurs. Cinq à six maisonnettes, regroupées autour d'une modeste chapelle construite sept ans auparavant par l'abbé Houle, curé de Buckland, forment le village. Le grenier de la chapelle sert de presbytère. Les autres paroissiens sont dispersés sur des lots à bois et des terres peu défrichées.

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Le ministère du curé Brousseau


C'est dimanche ! Les bûcherons déposent leurs haches et les femmes se font belles pour leur sortie hebdomadaire. Malgré des chemins peu praticables, les paroissiens viennent de loin jusqu'au village, espace encore restreint, ceinturé de conifères. Le curé Brousseau s'apprête à célébrer une messe solennelle dans sa nouvelle paroisse.

Ce matin, la chorale est réduite à un seul chantre; qu'importe, les prières suppléeront au chant. Les servants de messe sont un peu intimidés, un seul acolyte se présente. Une simple tasse et une branche de sapin tiennent lieu de bénitier et de goupillon. Jésus doit se sentir bien près de son Bethléem dans cette humble chapelle.

Durant quatre ans, le curé Brousseau dessert aussi la mission de Saint-Philémon. Toutes les trois semaines, il parcourt les vingt-deux kilomètres qui séparent les deux églises. Le samedi soir, il entend les confessions et le dimanche matin, il célèbre l'eucharistie. Pendant le carême, il prêche une retraite de huit jours; les confessions se prolongent alors jusque tard dans la nuit.

Un jour, les notables de Saint-Philémon lui demandent ce qu'il faut faire pour obtenir un curé résidant. « Quand on veut garder un oiseau, répondit-il, on commence par se procurer une cage ; construisez un presbytère, puis demandez un prêtre. » (Vie admirable, p. 36)

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Dans l’intimité du presbytère


L'hiver est long dans cette contrée éloignée et les heures de lumière sont brèves. Comme ses ouailles, le curé se conforme au rythme de la nature et aux exigences du climat. Son arrivée à Saint-Damien remonte à peine à trois mois. Avec l'aide de quelques paroissiens, il a doté sa chapelle-mission d’une sacristie. Une partie lui sert de presbytère.

Les soirées interminables, qu'éclaire à peine une lampe vacillante, procurent à l'abbé Brousseau de précieux moments de prière, d'écriture et d'étude. Les connaissances nouvellement acquises lui permettent aussitôt d'aider ses paroissiens dans plusieurs domaines. Le prêtre se fait consolateur, professeur, secrétaire, agronome et parfois médecin.

Le curé Brousseau aime bien recevoir. S'il vous invite, vous trouverez sur sa table une bonne soupe chaude, des pommes de terre, une tranche de lard et du pain. Joseph-Onésime se gagne des amis. Quelques notables viennent souvent passer la soirée avec lui. « Il se révèle fin causeur. Sa conversation toute simple devient si captivante que les heures passent et les visiteurs prolongent leur visite au-delà de leur intention. » (Vie admirable, p. 39)

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L'abbé Brousseau, curé-bâtisseur


Moins d'un an après son arrivée à Saint Damien, le curé Brousseau envisage de bâtir une église. Il met son projet à exécution à la fin de l'été de 1883.

Il connaît la grande pauvreté de ses paroissiens, mais aussi leur bonne volonté. La pierre et le bois se trouvent déjà sur place. Que peut-il attendre de plus? Le Deus Providebit pointe à l'horizon : si cette oeuvre est pour la gloire de Dieu, Dieu y pourvoira. Telle est la logique de sa foi.

Le temple à peine échafaudé, un vent violent fait s'écrouler la construction. Avec acharnement et courage, on reprend l'ouvrage et on termine l'édifice à la satisfaction de tous.

Quelques mois plus tard, dix heures du soir viennent de sonner. Le clocher est en feu. Tous les efforts pour lutter contre l'élément destructeur semblent voués à l'échec : pas d'échelle à proximité et le palan improvisé pour transporter l'eau ne fonctionne pas. Démuni de secours humains, le brave curé puise dans sa foi. Un appel à la bonne sainte Anne s'élance en une fervente prière. Il fait voeu de lui construire une chapelle si les flammes épargnent l'église paroissiale.

On rapporte « que le palan se met à fonctionner et qu'en dix minutes le feu est contrôlé ». (Vie admirable, p. 42)

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La chapelle Sainte-Anne-des-Montagnes


Pour la plupart des paroissiens de Saint-Damien, le souvenir de l'incendie du clocher s'est éteint avec le feu. Mais voilà que deux ans plus tard, une modeste chapelle s'élève non loin de l'église paroissiale. Elle sera inaugurée le 2 juin 1887, sous le vocable de Sainte-Anne-des-Montagnes. L'abbé Brousseau tient ses promesses, c'est la chapelle du voeu.

Le nouveau lieu de culte se découpe gracile et solitaire sur le fond bleu sombre de la forêt.

Le pasteur le contemple tandis que d'autres appels naissent dans son coeur. Sans le savoir, par la construction de cette chapelle, l'infatigable apôtre vient de déclencher une suite d'événements divers qui le mènera jusqu'à la fondation de la Congrégation des Soeurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours.

Nous sommes en mai 1891, quinze mois avant la fondation. Les mots que le curé Brousseau trace un soir dans son carnet de route sont prometteurs. On peut les relire à la première page des annales de la congrégation : « La chapelle de la Bonne Sainte-Anne-des-Montagnes devenue célèbre par l'affluence des pèlerins toujours de plus en plus nombreux, donna au Révérend Joseph-Onésime Brousseau, curé de Saint-Damien, l'idée de construire un orphelinat et un hôpital pour vieillards abandonnés. Les revenus des pèlerinages furent donc destinés à cette œuvre. » (Annales communautaires, p. 1)

La bonne sainte Anne sourit à cet audacieux projet.

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Un rêve qui devient réalité : 
le couvent, l'hospice, l'orphelinat

 

« Les rêves dans le cerveau de ce travailleur ne demeurent pas longtemps à l'état de projet. » (Vie admirable, p.47). L'abbé Brousseau s'empresse d'acheter de Monsieur Joseph Aubin un terrain jouxtant celui de la chapelle Sainte-Anne. Il l'acquiert pour la somme de mille dollars, dont quatre cents payables à la signature du contrat et les six cents autres à raison de cinquante par année.

Les plans du futur bâtiment sont tracés. On prévoit un édifice de trois étages, perpendiculaire à la chapelle Sainte-Anne, pouvant servir d'hospice, d'orphelinat et de logement pour les religieuses. M. Elzéar Métivier, entrepreneur en construction, obtient le contrat pour la somme de quatre mille cinq cents dollars. Il s'engage à commencer les travaux au printemps de 1892.

Entre-temps, le curé Brousseau rencontre le Cardinal Taschereau. Celui-ci l'autorise à demander aux communautés existantes des religieuses pour ses oeuvres de Saint-Damien. C'est avec beaucoup d'espoir qu'il entreprend alors des démarches auprès des congrégations. Toutes se désistent, les unes après les autres, évoquant l'éloignement et les difficultés de commencer une oeuvre nouvelle.
Fortement déçu, le curé revient auprès du cardinal pour lui demander son appui. Ce dernier, ennuyé ou inspiré par l'Esprit, laisse échapper ces mots qui deviendront célèbres dans l'histoire de la congrégation : « Eh bien ! faites-en des religieuses. »

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La banque de la Providence


Le dialogue entre le prélat et le curé de paroisse nous est parvenu, écoutons-le:
« - Si vos projets sont menés à bonne fin, dit le Cardinal, ils feront un bien énorme, mais avez-vous des capitaux sur lesquels vous pouvez compter?
-J'ai une piastre, reprend le curé Brousseau, qu'un homme charitable m'a donnée, mais je compte sur la divine Providence dont la banque ne faillira jamais.
- Vous avez raison, répondit le Cardinal, toutes les grandes couvres de Dieu ont commencé comme cela, c'est-à-dire avec rien. Si Dieu est pour vous, qui sera contre vous? De grand coeur je bénis cette oeuvre, allez-y prudemment et vous réussirez . » (Vie admirable, p.48-49).
Voyageur solitaire sur le chemin du retour, le brave curé de trente-neuf ans médite ces paroles en son coeur. Dieu s'est penché sur les projets de son humble serviteur; désormais les générations futures verront la puissance du Seigneur. Lui seul peut multiplier l'unique dollar dont dispose l'instigateur du projet. C'est sous sa volonté que, des roches de Saint-Damien, surgira une communauté de religieuses.
Cet homme, dont la foi est limpide comme une source et solide comme le roc des Appalaches, reconnaît à la paix qui l'habite que les paroles de son évêque portent l'oracle du Seigneur. « Vous réussirez », a-t-il dit!
Le fondateur invite ses paroissiens à faire le mois de Saint Joseph à ses intentions (Vie admirable, p.49) et, lors des exercices du mois de Marie, à la Chapelle Sainte-Anne, il confie à Notre-Dame du Perpétuel Secours les travaux qu'il entreprend.

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Les projets du fondateur


À une époque où la langue, la patrie et la foi forment une triade quasi-indivisible, le zèle du clergé à contrer l'hémorragie des belles familles canadiennes-françaises vers les régions hospitalières et industrialisées des États-Unis se comprend. L'abbé Brousseau milite activement dans cette croisade, essayant d'inculquer à ses paroissiens l'amour de l'agriculture et de leur insuffler la fierté de bâtir un pays neuf. Si l'horizon aujourd'hui est masqué par un rideau de forêts, peu d'arbres résistent à la scie du bûcheron. Pourquoi délaisser un sol généreux pour une terre étrangère?

Comment convaincre les habitants de demeurer sur place, sinon par de nouvelles oeuvres?

Le fondateur ébauche le projet de construire un orphelinat agricole, pépinière d'hommes pour le futur Institut des Frères de Notre-Dame-des-Champs. Il désire donner aux orphelins une for¬mation solide. Ainsi, ils pourront gagner honorablement leur vie et celle de leur famille sans s'exiler.

Son regard se porte aussi sur les infirmes et les vieillards abandonnés, privés des soins que nécessite leur état.

Il se penche avec amour sur les enfants et les jeunes des campagnes et des villes, espoir de demain. Pour eux, le fondateur veut des religieuses: elles travailleront à leur instruction et à leur éducation.

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En quête d'une pierre d'assise


Sous la caresse de la brise printanière, la terre et ses habitants se réveillent de leur léthargie hivernale. Le soleil s'attarde sur le coteau et insuffle une vie nouvelle à tout ce qu'il touche.

Nous sommes au printemps de 1892. Le moment est venu pour le curé Brousseau de lever le voile sur le mystère qui entoure ses projets. Lors d'une messe dominicale, il entretient ses paroissiens de l'oeuvre qu'il compte entreprendre. La révélation bouleverse bien des coeurs, en particulier ceux de trois jeunes filles. Quelques jours plus tard, leur pasteur les interpelle. Elles reconnaissent dans ses paroles l'écho de cette voix intérieure qui les invite à consacrer leur vie au Seigneur, au service des pauvres et des orphelins.

Voici donc trois pierres d'attente, prêtes pour l'édification du nouvel Institut... mais il manque la pierre d'assise. Le fondateur recherche une personne ayant déjà l'expérience de la vie religieuse. Il s'adresse à une paroissienne, Rose-Anna Beaudoin de Sainte-Hénédine, qui a fait son noviciat chez les Soeurs du Bon Pasteur de Montréal. Elle nous fait le récit de cette démarche :

« Au début de juillet 1892, M. le curé de la pauvre petite paroisse de Saint-Damien qui connaissait bien ma famille, me fit communiquer son gigantesque projet... Il ne s'agissait rien de moins que de grouper quelques personnes de bon vouloir et d'une énergie à toute épreuve, pour faire des religieuses... À cette date, je me sentais encore sous le coup d'une dépression trop forte pour oser répondre à cet appel... » (Notices biographiques, Sœur Saint-Ignace-de-Loyola).

Rose-Anna entrera pourtant chez les Soeurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours le 2 février 1893. Elle prendra le nom de soeur Saint-Ignace de Loyola. Elle marquera la communauté de ses multiples talents.

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Mère Saint-Norbert
recommande Virginie Fournier


Le fondateur ne se laisse pas rebuter par un premier refus. Sa foi en la Providence demeure inflexible. Il sait que quelque part en ce monde Dieu taille et façonne. Il prépare avec grande précision la pierre d'angle sur laquelle reposera la future congrégation. Il n'a plus qu'à la découvrir.

Il s'adresse cette fois à Mère Saint-Norbert, r.j.m., qu'il a rencontrée à Saint Gervais lorsqu'il y était vicaire. Sa riche expérience, tant auprès des religieuses que des élèves, et ses dons personnels font d'elle une candidate idéale. Le curé Brousseau voudrait lui confier la formation du premier noyau communautaire.

Mère Saint Norbert lui répond le 25 juillet 1892 : « Vous me faites une bien belle invitation, que je signerais volontiers, si la grosse cloche se mettait en branle pour dire oui... » (Vie admirable, p. 51). À regret, mère Saint-Norbert reste à l'écart de cette oeuvre, mais elle met à profit les moyens dont elle dispose pour seconder le fondateur. Le même jour, elle écrit à Virginie Fournier la pressant de se mettre en communication avec monsieur Brousseau. Elle lui avait aupara¬vant recommandé fortement mademoiselle Virginie Fournier. Sous ses doigts habiles, les premiers fils se croisent pour tisser l'oeuvre de Dieu. Mais qui est Virginie Fournier?...

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La famille de Virginie Fournier


L'été touche à sa fin. Les légumes du potager sont à l'abri dans la cave du Manoir; le bois est coupé et d'un pied ferme on attend les rigueurs de l'hiver.

Pour le couple Gilbert Fournier et Mathilde Samson de Pointe-Lévy, ce 16 septembre 1848 est un jour de printemps. Une vie nouvelle vient d'être déposée dans le berceau ancestral. Les cloches de l'église de Saint-Joseph de Lauzon annoncent à toute volée la naissance et le baptême de Virginie.

À cette époque, le Manoir est habité par le major Amable Samson et son épouse, grands-parents maternels de l'enfant. Leur fille Ursule, célibataire, va suivre le couple Fournier dans tous ses déplacements. Elle est d'un précieux secours pour sa sueur Mathilde de santé délicate. Elle aidera celle-ci à élever sa famille.

Mathilde unit sa destinée à celle de Gilbert Fournier, maraîcher, que son mariage fait entrer dans le clan ancestral. Virginie est la troisième enfant de ce couple marié le treize février 1844. Mathilde et le jeune Amable la précèdent. Ce dernier, sur qui l'ancêtre du même nom fondait tant d'espoir, meurt à l'âge de trois ans, victime d'une blessure infligée par une ruade de cheval.

Au fil des ans, la famille grandira encore. Six autres enfants suivront Virginie : Praxède, Hildegonde, Charles-Borromée, Auguste, Hedwidge et Théodosie.



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Un épisode de l'enfance de Virginie


Virginie a trois ans. Un jour, elle échappe à la vigilance maternelle; attirée par les fleurs, elle file à travers champs. Le soleil darde ses rayons sur la terre. Épuisée de fatigue, la petite se laisse tomber sur le sol chaud et humide. Le sommeil la surprend, la figure exposée au soleil implacable.

À la maison, on s'inquiète de son absence, on l'appelle, on la cherche. Une battue s'organise... on la découvre enfin dans un champ de blé. Son visage est tuméfié.

Le médecin diagnostique une grave insolation, les yeux sont atteints. Pour le moment, c'est la vie même de l'enfant qui est en danger. Il pratique quelques incisions sur le petit corps gonflé et prescrit à la malade la chambre noire pour plusieurs semaines. De l'éblouissement du soleil éclatant, Virginie passe à l'obscurité la plus totale.

Virginie est une fillette en tout semblable aux enfants de son âge; c'est une dure épreuve de vivre dans le noir, même atténuée par la présence aimante et rassurante des siens. Cette période dans la vie de Virginie fait penser à la chrysalide qui s'enferme dans son cocon afin de pouvoir un jour déployer largement ses ailes.

C'est en vain que l'on tente de redonner à sa vue la vigueur première, vue qui ira faiblissant jusqu'à la cécité complète. Sa vie durant, Virginie souffrira de violents maux de tête et de douleurs aux yeux.

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Les années d'études de Virginie


Lauzon reçoit bientôt les religieuses de Jésus-Marie, venues de France pour enseigner aux enfants de Pointe-Lévy. Une spacieuse demeure les attend, tout près de la maison des Fournier. Elles tiendront aussi un pensionnat pour les jeunes filles désireuses de poursuivre leurs études.

À sept ans et demi, Virginie fréquente l'école de Madame Maccalay depuis plus d'un an. Parfois, son regard reste fasciné par les murs austères du couvent, comme s'ils dérobaient à sa vue un jardin mystérieux.

Le jour tant désiré est venu. Les religieuses arrivées depuis décembre 1855 accueillent leurs premières élèves. C'est la reprise des classes après les vacances de Noël. Le coeur battant, Virginie franchit pour la première fois le seuil de cette école, sa main solidement accrochée à celle de Mathilde, de trois ans son aînée.

Malgré ses yeux malades, Virginie se révèle une élève studieuse et appliquée. Elle paie le prix pour ses succès scolaires dont elle est si fière. Elle délaisse parfois la classe pour un séjour plus ou moins prolongé en chambre noire.

À la fin de son cours primaire, ses parents lui accordent de poursuivre ses études. Elle sera pensionnaire dans le même établissement, comme le fait Mathilde. Son cours régulier est terminé en 1864, mais elle complète sa formation par une année en botanique. Ces études lui seront d'un précieux secours, particulièrement les premières années de la fondation de la congrégation, surtout dans le domaine des herbes médicinales.

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Virginie, jeune fille


Virginie a maintenant dix-sept ans. Mille projets s'ébauchent dans sa tête, mais pour le moment, elle reprend sa place au foyer familial. Elle partagera son temps entre de belles vacances au milieu des siens et sa part dans les tâches domestiques.

Depuis quelques années, Mathilde demeure à la maison pour aider madame Fournier dont la santé est fragile. Elle constate avec satisfaction que Virginie la remplace fort bien auprès des frères et sueurs et se fait volontiers l'infirmière de la chère malade.

Un jour d'été, les deux soeurs se dirigent vers le couvent des religieuses de Jésus-Marie où Mathilde a rendez-vous avec mère Saint-Cyprien, provinciale. La conversation apprend à Virginie que Mathilde se prépare à entrer au noviciat dès la semaine suivante. Dans son coeur germe le désir de suivre un jour sa sueur aînée dans cette voie.

En attendant, de lourdes responsabilités reposent sur ses épaules. Elle remplace Mathilde à la maison et sa tâche se com¬plique avec la naissance de la petite Théodosie en 1866. Virginie a le bonheur d'être la marraine du neuvième et dernier enfant de la famille. La maman tombe gravement malade et l'aide de sa grande fille lui devient désormais indispensable. Le beau rêve d'aller re¬joindre Mathilde, devenue Mère Saint-Benoît, va-t-il se réaliser?

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Virginie et son rêve brisé


Sa chère maman suffisamment rétablie peut gérer sa maison¬née avec l'aide de ses cadettes et de tante Ursule. Virginie demande alors à ses parents l'autorisation de rejoindre Mathilde au couvent de jésus-Marie. Elle aura bientôt vingt ans. À quelques jours de son entrée au noviciat, elle ressent soudainement les atteintes de ce mal d'yeux qui l'a tant fait souffrir dans son enfance. Le verdict du médecin tombe inexorable : Rétrécissement du nerf optique et cécité probable (Les pierres crieront, p.11). Virginie est déclarée inapte à la vie religieuse.

Malgré tous les obstacles qu'elle rencontre sur sa route, Virginie s'abandonne fidèlement à la Providence.

Rodée à la tenue d'une maison, infirmière pour les besoins de la cause, assidue depuis son jeune âge à l'école de la souffrance, Virginie a développé une maturité peu commune aux jeunes filles de son âge. Cette qualité n'étouffe pas cependant son élan naturel, sa joie de vivre et sa spontanéité. Sa riche personnalité se compose d'un harmonieux mélange de distinction et de simplicité, ce qui fait dire à certaines dames : Ah ! si nos filles lui ressemblaient (Les pierres crieront, p.10).

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Virginie et l'épreuve familiale


La situation matérielle des parents de Virginie était confortable. Mathilde Samson, héritière du domaine familial, continue d'habiter au Manoir après son mariage avec Gilbert Fournier, qui a gagné la confiance et l'estime de ses beaux-parents. La demeure est assez solide pour y voir grandir et se succéder plusieurs générations.

Le 14 mai 1867, un bateau anglais accoste près de Lauzon, ayant à son bord ingénieurs et militaires chargés de construire des fortifications pour protéger les Québécois d'une éventuelle agres¬sion américaine. Avec un sans-gêne incroyable, on empiète même sur la propriété privée pour y construire des baraques. Le voisinage des militaires devient de plus en plus incommodant.

Les affaires aussi vont mal. Monsieur Fournier, voulant profiter d'une période où le commerce du bois avec les États-Unis semble rentable, exploite sa petite terre à bois. À la fin du chantier, il veut faire transporter mille cordes de bois par le train. Le soir où la charge devait être expédiée, les wagons prennent feu et le bénéfice escompté s'envole en fumée.

La famille Fournier est d'accord: la propriété, si chère à son coeur, sera vendue. L'acheteur fixe ses conditions. Après un an de présence au Manoir, insatisfait, il remet le domaine à la famille, mais les Fournier ne l'habiteront plus.

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Virginie et l'exode familial


La famille Fournier quitte Lauzon en 1870, tournant résolument le dos au grand fleuve, témoin de ses jours heureux. Tante Ursule jette un dernier regard vers le lopin de terre près de l'église, où dorment maintenant les siens. Elle sera du voyage.

Monsieur Fournier, à l'affût d'un travail rémunérateur et d'un lieu où il fait bon vivre, a déniché une petite ferme à Stanfold, aujourd'hui Princeville. C'est là qu'il va installer sa famille.

Durant leur séjour de deux ans et demi dans cette région, on vit de la culture de la terre et d'un petit rucher. Pour le couple Fournier, cette période apparaîtra comme une halte après de multiples soucis. Madame Fournier dira: J'ai vécu là les deux plus belles années de ma vie (Les pierres crieront, p. 11). Virginie profite de cette immersion en milieu anglais pour y parfaire sa connaissance d'une deuxième langue.

Mais les revenus ne suffisent pas à faire vivre la famille, et encore moins à épargner. On songe sérieusement à partir pour les États-Unis où les filatures promettent prospérité.

La famille, déjà, se disperse. À Lévis, on a laissé Mathilde; à Princeville, on laissera Hildegonde et Praxède, mariées et établies dans cette région. Cette dernière meurt à 23 ans en donnant naissance à son premier enfant. Les autres font route vers les États-Unis.

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Virginie et le départ pour Fall River


La sève du printemps gonfle les bourgeons et les oiseaux migrateurs sont de retour. Gilbert Fournier, âgé maintenant de cinquante-deux ans, semble attendre ces signes de la nature pour mettre à exécution le projet longuement discuté à la table familiale. Par un clair matin de mai 1872, le premier groupe de l'expé¬dition, formé de M. Fournier et de Virginie, 24 ans, Charles-Borromée, 19 ans, et du jeune Auguste, 11 ans, se met en route pour le long voyage vers Fall River. Gilbert attelle son beau cheval blanc et l'on se dirige vers la gare. Madame Fournier demeure encore quelques mois au Canada avec tante Ursule, Hedwidge, 13 ans, et la petite Théodosie, 7 ans. Celle-ci restera pensionnaire au couvent de Lauzon au moment du départ définitif.

Un mélange d'appréhension et de nostalgie jette un voile de tristesse sur les joies du voyage. Déjà, Virginie a l'occasion de mettre en oeuvre le Deus Providebit qui prendra tant d'importance plus tard dans sa vie.

En arrivant à Fall River, le premier souci des voyageurs est de se loger et de chercher du travail. M. Fournier va continuer à exercer son métier de « farmer » selon l'expression locale. Quant à Virginie, déjà bilingue, elle trouve sans difficulté un travail de vendeuse dans un magasin. Le patron lui confie le comptoir de la lingerie. Le magasin étant trop éloigné de la maison, Virginie sacrifie son emploi. Cependant, elle ne manquera pas de se rendre utile à son entourage.

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Virginie au service de ses concitoyens


Le village de Flint où les Fournier ont élu domicile regroupe environ deux cents familles d'immigrants, des Canadiens français pour la plupart, venus s'établir près de la filature Flint, lieu de leur travail. Ce nouveau quartier, situé au sud-est de Fall River, est démuni des services de la ville. On n'y trouve encore ni école ni église.

Déjà, on a pris l'habitude de faire appel à Virginie. Elle se prête volontiers à rédiger une lettre en français ou à traduire un texte, selon les besoins. La clientèle augmente rapidement, ce qui produit bientôt un va-et-vient continuel au foyer familial. Virginie décide alors d'ouvrir une école du soir, à la maison, pour enseigner le français aux employés de la manufacture.

Lorsque madame Fournier arrive du Canada quelques mois plus tard, elle reprend la charge de la maison. Virginie se met à la recherche d'un emploi rémunérateur. Elle s'engage comme tisse¬rande, sans délaisser pour autant ses cours du soir.

En 1874 a lieu l'érection canonique de la paroisse « canadienne » au village de Flint, sous le vocable de Notre-Dame-de-Lourdes. Le curé fondateur, l'abbé Jean-Baptiste Bédard, connaît Virginie pour avoir logé chez les Fournier lors de la construction du presbytère. Il l'engage comme institutrice pour l'école qu'il a fait aménager au sous-sol de la chapelle. Virginie accueille dans sa classe jusqu'à cent cinquante élèves.

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Virginie et l'attente dans la foi


Virginie garde dans son coeur la conviction profonde que Dieu l'appelle à la vie religieuse. Dans le labyrinthe de son existence, elle sait que le Seigneur la conduit d'une main sûre vers un but connu de lui seul. Elle lui fait confiance.

À la fin de décembre 1876, M. et Mme Fournier viennent à Lauzon pour régler leur procès avec le gouvernement au sujet de leurs terres. Dix ans d'attente se soldent par la vente à la Corporation de Lévis du lot ancestral sur lequel est construit le Manoir Samson.
La transaction ébranle fortement la santé de M. Fournier, alors âgé de cinquante-neuf ans, et provoque une attaque de paralysie.

Désormais, Virginie croit sa mission toute tracée. Son amour filial l'incite à se dévouer auprès de ses malades: son père paralysé, sa mère percluse, souffrant de rhumatisme inflammatoire, et tante Ursule qui avance en âge. Virginie aura bientôt trente ans; son père ne cesse de lui redire : « Dieu te récompensera. »

En 1878, les parents Fournier sont de retour à Lauzon pour finir de mettre de l'ordre dans leurs affaires. Virginie les y rejoint au mois de mai. Elle vient les préparer doucement à son départ, car une fois de plus la voix de Dieu s'est fait entendre : « Viens, suis-moi» (Mt 19, 21).

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Virginie, novice


La porte du monastère des Augustines de l'Hôtel-Dieu du Sacré-Coeur se referme sur Virginie en ce dimanche du 25 août 1878. Derrière la grille du cloître, la colombe aspire à connaître la douceur du nid après avoir bravé vents et tempêtes. Le 3 juin 1879, elle prend l'habit et reçoit le nom de sueur Saint-François-Xavier.

Virginie goûte une joie profonde à servir Jésus dans ses mem¬bres souffrants. Quelques mois plus tard, c'est elle qui doit s'aliter, victime d'une maladie qui la conduit aux portes de la mort. Convalescente, elle quitte ce havre de paix et rentre docilement au foyer, assurée que telle est la volonté de Dieu.

Le 15 août 1880, alors que Virginie et les siens rendent visite à Mathilde à Lauzon, mère Saint-Cyrille, provinciale, la prend à l'écart et lui propose de se joindre à la grande famille de Jésus-Marie. L'attrait est plus fort que la prudence humaine: Virginie dit oui au Seigneur. Elle prendra l'habit de la Congrégation sous le nom de soeur Saint-Jude.

Au cours de son noviciat, elle est envoyée à l'Académie de Manchester où se trouve mère Saint-Norbert, autrefois directrice au couvent de Saint-Gervais, du temps de l'abbé Brousseau. Mais au moment de la profession religieuse, le verdict du médecin tombe à nouveau : il y a toujours menace de cécité. Tristement, elle reprend le chemin de l'exil. Virginie, Dieu t'a mise à part dans son carquois et te réserve comme une flèche de choix. 

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Virginie, un grain qui mûrit


À sa sortie du couvent de jésus-Marie, en juin 1882, Virginie croit tourner la plus belle page du livre de sa vie. Dix ans vont passer avant qu'elle ne change d'avis.

Elle se rend chez sa soeur Hildegonde, en attendant la graduation de sa filleule Théodosie, pour faire route avec elle jusqu'à Fall River. À la maison, sa présence n'est plus indispensable car ses cadettes suffisent à la tâche. Elle obtient un poste d'institutrice à l'école même qu'elle a fondée et qui est maintenant dirigée par les religieuses de Jésus-Marie. On lui confie la classe des jeunes garçons. Cet emploi, en plus de satisfaire son zèle, lui permet de contribuer au budget familial.

Elle retrouve aussi l'Association des Enfants de Marie dont elle avait la responsabilité à titre de présidente et de co-fondatrice avant son départ pour le couvent. Durant un an et plus, après le décès de l'abbé Bédard, curé fondateur, jusqu'à l'arrivée de son successeur, on demande souvent à Virginie d'animer la prière quand les fidèles se réunissent à l'église ou à la maison de ses parents.

Deux deuils successifs viennent broyer son coeur. C'est d'abord Mathilde qui meurt subitement à l'âge de 44 ans, puis, le 20 juillet 1891, c'est au tour de M. Fournier de s'éteindre douce¬ment au milieu des siens. Travaillé par le soleil de l'amour et par la pluie de l'épreuve, un grain riche d'espérance mûrit lentement, pour être, un jour, jeté en terre rocailleuse où il donnera du cent pour un.

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Virginie et l'Époux qui vient


Les années d'attente et de vains espoirs n'ont pas éteint la flamme de l'espérance. « Et voici qu'au milieu de la nuit un cri retentit : « Voici l'Époux qui vient... » (Mt 25, 6).

Il prend d'abord la forme d'une correspondance suivie avec mère Saint-Norbert, rj.m. Cette dernière vient de recevoir une invitation de l'abbé Brousseau pour collaborer à son oeuvre de fondation. Mère Saint-Norbert entretient Virginie de ce projet comme on partage un secret avec une confidente. Elle lui découvre qu'elle ne peut elle-même répondre au désir du fondateur. Déjà, elle lui a mentionné le nom de Virginie Fournier comme étant la pierre qu'il cherche pour asseoir son aventure spirituelle.

Cette révélation fait battre le coeur de Virginie. Est-ce possible qu'à son âge elle puisse encore réaliser son rêve de toujours: devenir religieuse? Comme une fiancée garde à l'abri des regards indiscrets les lettres de son bien-aimé, Virginie camoufle dans son tiroir, sous une pile de linge, les missives reçues de mère Saint-Norbert. L'heure n'est pas encore venue d'inquiéter les siens avec cette histoire de fondation et d'un retour possible au Canada. Sa mère malade et âgée supporterait-elle la séparation?

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Virginie, pierre d'angle


L'abbé Joseph-Onésime Brousseau, debout dans le matin, contemple avec fierté l'édifice en construction. La maison bâtie sur le roc s'appellera Hôpital Notre-Dame-du-Perpétuel Secours. Mais qui allumera la lampe dans cette maison? Qui lui donnera vie? Une femme qu'il n'a jamais vue et dont il ne sait rien, qui a pour nom Virginie. Comme une autre femme jadis, elle dit oui au plan de Dieu sur sa vie et, comme Abraham, elle prend la route sans savoir où cela la mènera. Deus Providebit !

De Fall River, Virginie Fournier écrit à l'abbé Brousseau, le 1er août 1892 :
« Au mois de mai dernier, soeur Saint Norbert r.j.m. me faisait part d'un projet qui, alors, n'était encore qu'en herbe au sujet de la fondation des oeuvres que vous avez entreprises; et voilà qu'aujourd'hui cette bonne mère m'écrit pour m'encourager à venir seconder vos desseins. Je ne sais si, dans les vues de la divine Providence, Dieu me conduisant vers vous, vous trouverez en moi ce dont il vous faut, c'est-à-dire une âme remplie de dévouement et capable de sacrifices... Mais comme je ne suis plus à l'âge des illusions (44 ans) et la grâce de Dieu aidant, avec une bonne volonté, du courage et un guide éclairé, j'ose espérer contre toute attente. Et puis il semble que Dieu se sert toujours de ce qu'il y a de plus infime pour opérer ses plus grandes oeuvres... Un seul obstacle se rencontre, c'est celui de quitter ma vieille mère et une tante qui s'est usée pour nous. » (Les pierres crieront, p.27).

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Le départ de Fall River


À la fin de l'année scolaire, les religieuses de Jésus-Marie qui enseignent à Fall River se préparent à venir passer quelques semaines de vacances à leur couvent de Sillery près de Québec. Elles sont bien loin de penser qu'elles servent directement les plans de Dieu en invitant Virginie à se joindre à elles pour le voyage. Elles vont tout simplement assister aux fêtes jubilaires en l'honneur du cardinal Taschereau.

Sa chère maman ne se doute pas non plus qu'elle collabore aux mystérieux projets de la Providence quand elle dit à sa fille : « Pourquoi n'y vas-tu pas Virginie? Cela te reposera, tu es fatiguée de la classe. » (Les pierres crieront, p.29).

Virginie elle-même ignore encore qu'elle n'achètera jamais son billet de retour. Elle retire discrètement de sa commode une liasse de lettres portant l'oblitération du Canada et les glisse dans son sac à main. Un moment, elle hésite, il lui en coûte de laisser planer un secret entre elle et les êtres chers qu'elle quitte. À quoi bon les inquiéter, il sera toujours temps de les préparer à son départ définitif si cela devait avoir lieu.

Déjà Virginie n'appartient plus à sa famille, l'appel du Bien-Aimé est plus fort que les liens du sang. Dieu lui laisse entrevoir le monde nouveau qui l'attend, en murmurant doucement à l'oreille de son cœur : « Viens, ma toute belle, ma colombe cachée au creux des rochers, en des retraites escarpées... » (Ct 2, 10. 14).

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La rencontre


Le retour au Québec est doux au coeur de Virginie. Du regard, elle caresse le fleuve majestueux qui a emporté dans ses vagues ses plus beaux rêves d'enfant.

En cette semaine du 8 août 1892, plusieurs prêtres du diocèse, dont l'abbé Brousseau, font leur retraite au Séminaire de Québec. Le pasteur retarde son départ pour Saint-Damien afin de ren¬contrer Virginie, à qui il a donné rendez-vous.

Les voici l'un devant l'autre au parloir du Séminaire. Lui, l'homme du terroir au franc parler et aux vastes projets, si imposant avec sa barbe de patriarche; elle, digne et simple, maîtresse d'elle-même, écoutant plus qu'elle ne parle. Son regard, posé sur le fondateur afin de ne rien perdre de ses paroles, se révèle si limpide, que l'homme de Dieu peut y plonger le sien, jusqu'au fond de cette âme toute de droiture et de disponibilité.

La rencontre est brève mais déterminante. Le curé demande à Virginie de se rendre à Saint-Damien pour le 20 août, fête de Saint-Bernard, grand patron de la vie monastique. C'est aussi un samedi, veille de la solennité de l'Assomption.

De retour à Lauzon, chez Hildegonde, Virginie songe sérieu¬sement à retourner à Fall River pour prévenir les siens et mettre ordre à ses affaires. Pourtant le 23 août, elle est encore là pour la clôture des fêtes jubilaires, mais le coeur n'y est pas.

Sa soeur et son beau-frère lui proposent une visite à l'oncle Vital, à Saint Gervais; de là, il n'y a plus qu'un saut à faire pour se rendre à Saint-Damien, on peut toujours aller jeter un coup d'oeil, cela n'engage à rien... Cette invitation plaît à Virginie, elle promet d'y réfléchir.

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Lettre de l'abbé Brousseau à Virginie


Dans le calme de sa chambre, Virginie reprend, pour la centième fois peut-être, la lettre que le fondateur lui a adressée, en date du 5 août 1892 :
«...Le but de notre communauté, c'est de donner un secours perpétuel aux pauvres malheureux abandonnés, orphelins et vieillards, école industrielle pour filles, et les garçons qui seront sous notre direction jusqu'à l'âge de 12 ans... Nos religieuses auront aussi pour but d'assister les mourants à domicile, et de les préparer à une sainte mort. Il y aura aussi dans notre maison l'adoration perpétuelle du saint sacrement, quand nous aurons assez de religieuses... Vous avez parfaitement raison de dire que le bon Dieu se sert de ce qu'il y a de plus infime pour opérer ses plus grandes oeuvres. J'en suis une preuve vivante, comme vous pourrez le constater vous-même comme cela, toute la gloire de tout le bien que nous pourrons faire reviendra à Dieu seul.

L'obstacle qui se présente ne doit pas en être un : votre mère et votre tante. Vous avez une soeur qui pourra y voir quelque temps; et plus tard, quand nos salles destinées à un hospice seront terminées, si elles désirent venir partager notre pauvreté, elles seront les bienvenues.

Il me paraît bien sûr que les vocations vont affluer. La sainte Providence nous viendra toujours en aide. Notre-Dame du Perpétuel Secours aura ses servantes. Dieu sera plus aimé, un plus grand nombre d'âmes seront sauvées. » (Les pierres crieront, p. 29).

Virginie replie la lettre et écoute encore longtemps ce que lui dit le Seigneur au fond de son coeur.

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La montée vers Saint-Damien


Que trouvera-t-elle au bout de cette longue route grise qui s'étire paresseusement entre Saint-Charles et Saint-Gervais?... Virginie devra gravir la côte laborieuse de Saint-Lazare et poursuivre le chemin jusqu'à Saint-Damien. Elle ressent un certain malaise. Le fondateur lui a donné rendez-vous pour le 20 août et elle sait combien il tenait à jeter au plus tôt les bases de sa petite congrégation. C'est aujourd'hui le 26, l'abbé Brousseau lui tiendra-t-il rigueur de ce retard?

Virginie a beaucoup hésité avant d'entreprendre cette démarche. Hildegonde l'encourage : « Va voir au moins. Si tu veux y rester, tu auras le temps d'aller préparer notre mère à la sépara¬tion. » Elle ne cesse pourtant de se dire : « S'il me fallait y rester. » (Les pierres crieront, p. 29).

L'après-midi tire à sa fin quand Virginie arrive à Saint-Damien. Elle aperçoit d'abord l'église et le presbytère au sommet d'une colline, entourés de quelques maisons, puis, au pied, le couvent en construction. Est-ce là sa terre promise?

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L'heure décisive


Virginie se présente au presbytère; l'accueil du prêtre est plutôt réservé. Il est à la fois contrarié par son retard et heureux de sa venue. Au cours de la soirée, ses yeux rayonnent de joie quand il s'entretient de ses projets. Au moment de se quitter, le fondateur dit à Virginie : « Demain, je vais dire la sainte messe, vous unirez vos intentions aux miennes afin de connaître la volonté divine. Priez avec foi. » (Les pierres crieront, p.29).

Vingt ans plus tard, Virginie écrira : « Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit... je ne puis vous dire ce que j'ai souffert pendant cette messe de grande décision. Dieu seul le sait. Je savais que l'intention du père fondateur était de me garder, mais quand je pensais à prendre une telle décision et que je n'en avais pas dit un mot à ma mère, je ne pouvais lui causer un tel chagrin. Par deux fois pendant la messe, j'ai cru que j'allais mourir tant le coeur me faisait mal… » (Les pierres crieront, p.30).

De son côté, le curé Brousseau donne ce témoignage qu'à la consécration de cette messe, une voix avait clairement prononcé ces paroles dans son coeur : « Ne la laisse pas partir ».
Après la messe, il demande à Virginie : « Qu'avez vous décidé? » Elle répond : « Je crois que je ferais mieux de retourner vers ma vieille mère pour la préparer à la séparation. » Bien, dit-il : « Je vous donne encore deux minutes, allez devant le saint sacrement et revenez me dire votre décision. » (Les pierres crieront, p.30). Le sort de la future congrégation est entre ses mains. Virginie revient vers le fondateur pour lui offrir son fiat : « Je vous demande de bien vouloir avertir ma mère, dit-elle, je n'en ai pas le courage. » (Les pierres crieront, p. 30).

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28 août 1892 - Fondation de la congrégation des Soeurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours


Une joie douce et paisible agit comme un baume sur la blessure que Virginie porte au fond de son coeur en ce dimanche après-midi du 28 août 1892. Le fondateur présente à Virginie les trois jeunes filles qu'il a lui-même recrutées pour former le premier noyau communautaire. La Congrégation des Soeurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours devient réalité. L'Église de Dieu vient de s'enrichir d'une nouvelle famille religieuse. Elle porte déjà en puissance les oeuvres qui naîtront sous le souffle de l'Esprit.

Dans l'église paroissiale de Saint Damien, un silence ému tient la foule dans une attitude de prière et d'attente révérencieuse. Les quatre élues s'avancent vers l'autel où le fondateur les attend. Pour elles, ce n'est plus « le bon curé Brousseau » mais leur père selon la grâce; un lien de parenté spirituelle vient d'être créé. En accueillant « ses filles, » c'est quelque chose de lui-même, de son coeur, de son projet, qu'il reçoit en offrande par d'autres mains que les siennes, pour l'offrir au Seigneur. Lors de l'homélie, il commente le passage « Si vous voulez être parfaits... » de l'Évangile selon Matthieu 19, 21.

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